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Le blog de Bernard SARLANDIE

Les accidents du travail explosent : "3 morts par jour en 2023, sans compter les suicides"

6 Mars 2026, 11:58am

Publié par Bernardoc

  • In Marianne du 3 mars 2026

Spécialiste des conditions de travail, Jean-Claude DELGENES tire la sonnette d’alarme. Les chiffres publiés par différents instituts soulignent une dégradation des conditions de travail. Accidents, sinistralités, stress… Il propose d’inscrire dans la loi l’écoute du salarié pour prévenir les catastrophes. Un enjeu majeur économique et démocratique.

À la veille d’un nouveau cycle électoral, il est nécessaire de rappeler un enjeu majeur : le travail. Il occupe près des deux tiers de notre vie éveillée. Il structure nos existences, nos équilibres familiaux, notre santé, notre place dans la société. Depuis des années, avec d’autres spécialistes de la santé au travail, j’alerte sur la progression des risques professionnels. Ce que nous observons aujourd’hui n’est plus une lente dégradation. C’est un basculement.

Les indicateurs ne frémissent plus, ils s’emballent. En 2023, 759 accidents mortels du travail ont été recensés, soit près de trois morts par jour. À cela s’ajoutent 332 décès liés aux accidents de trajet et 196 dus à des maladies professionnelles. Au total, 1 287 décès en lien avec le travail en une seule année.

Ces chiffres sont difficiles à regarder. Ils sont pourtant indispensables à comprendre. À ces données s’ajoutent les suicides. Environ 9 000 par an en France. Selon plusieurs spécialistes, plusieurs centaines présenteraient une présomption d’imputabilité professionnelle. Ces drames surviennent majoritairement en dehors du lieu de travail, souvent au domicile, dans le silence du temps de repos. Les équipes de Technologia ont pris en charge, ainsi au cours des derniers mois, une dizaine de crises suicidaires liées au travail.

Dans le même temps, la sinistralité reste à un niveau extrêmement élevé : 76,6 millions de journées d’incapacité temporaire en 2023, contre 72 millions l’année précédente. Des milliers de travailleurs ne tombent pas d’un échafaudage, mais s’effondrent après un épuisement physiologique, après un stress chronique prolongé, après une perte de sens. Les travaux internationaux, notamment l’étude Interheart, soulignaient déjà en 2004 le rôle majeur du stress chronique dans la survenue des crises cardiovasculaires, estimant entre 3 500 et 4 000 le nombre de décès annuels liés à ce facteur. Là encore, ces morts surviennent le plus souvent à domicile, hors du regard de l’entreprise.

Combien de décès aujourd’hui sont liés au stress chronique professionnel ? Combien à l’effacement des frontières entre vie privée et vie professionnelle sous l’effet des smartphones apparus en 2007 ? Combien à l’irruption de l’intelligence artificielle, qui installe une insécurité psychologique diffuse, faite de peur du remplacement et de course permanente à l’adaptation ?

Une autre évolution, plus silencieuse encore, marque ce basculement. Il y a deux ans, la commission chargée d’évaluer la sous-déclaration des maladies professionnelles en vue du Projet de Loi de Financement de la Sécurité Sociale (PLFSS) a estimé que 108 000 pathologies psychiques liées au travail auraient dû être reconnues. Dans les faits, seules 1 814 l’ont été en 2022 au titre des maladies professionnelles. En parallèle, près de 29 000 accidents du travail d’origine psychique ont été reconnus. Autrement dit, la souffrance mentale progresse massivement, mais elle reste largement invisibilisée dans notre système de reconnaissance.

Ce décalage n’est pas technique. Il est politique. Le travail protège de moins en moins. L’enquête européenne sur les conditions de travail d’Eurofound (2022) place la France parmi les pays les plus dégradés du continent : près de 40 % des actifs occupent un emploi dit « tendu », où les exigences excèdent les ressources disponibles. La France se situe à l’avant-dernier rang parmi les 36 pays étudiés à égalité avec l’Albanie. Ce n’est pas une simple statistique. C’est le signe d’un modèle d’organisation du travail qui fragilise le monde du travail.

On ne peut pas prétendre protéger la santé mentale tout en organisant le travail sans écouter les travailleurs. On ne peut pas transformer les organisations en laissant les salariés et leurs représentants à distance des décisions qui structurent leur quotidien. Pourtant, le Code du travail impose à l’employeur de protéger la santé physique et mentale des travailleurs. Mais parmi les neuf principes généraux de prévention, aucun ne mentionne explicitement l’écoute du travail réel.

Cette absence constitue une fragilité majeure : L’écoute des salariés et de leurs représentants doit devenir le premier principe général de prévention, inscrit à l’article L.4121-2 du Code du travail. Lorsque l’absentéisme progresse et que 3/4 des employeurs déclarent rencontrer des difficultés de recrutement, ce n’est pas uniquement une question de marché du travail. C’est le symptôme d’un rapport fragilisé au travail.

Inscrire l’écoute des travailleurs et de leurs représentants au cœur de notre droit de la prévention serait une avancée structurante. Ce serait reconnaître que la santé mentale au travail n’est pas une variable d’ajustement, mais un enjeu central pour l’avenir du pays comme l’a déclaré un premier ministre il y a quelques mois ou comme le dénombre la commission du Sénat qui s’est emparé de cette question fin février (1).

Ce serait aussi engager une transformation des modes de management, encore trop verticaux, trop « Louis Quatorzien » comme l’a souligné un récent rapport de l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS). On ne transformera pas durablement le travail contre celles et ceux qui le font. Si rien ne change, nous verrons croître les inaptitudes, les exclusions précoces, la désaffiliation progressive d’une partie de la population active, avec un impact direct sur la productivité et la cohésion sociale. Si nous agissons, le travail peut redevenir un facteur de santé et un pilier du lien social. Faire de l’écoute des travailleurs le premier principe général de prévention n’est pas une revendication sectorielle. C’est une condition de vitalité démocratique et… économique.

Et ce n’est pas fini...

 

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