Un quart de ses agents envisage de quitter la fonction publique
In Le Figaro du 4 mai 2026
L’heure n’est pas à la fête chez les fonctionnaires. Interrogés par la CFDT dans le cadre de son étude annuelle sur « l’État du travail en France », les agents publics sont d’humeur sombre. Les deux premiers mots qui leur viennent en tête pour décrire leur état d’esprit du moment sont l’inquiétude et la lassitude. Malgré un attachement « profond et massif » à la fonction publique, le tableau dressé par les fonctionnaires et les contractuels n’est pas reluisant.
71 % d’entre eux dénoncent un manque de moyens humains, 65 % un manque de moyens financiers et 59 % un manque de moyens matériels. Autant de lacunes qui pèsent sur leurs conditions de travail, et entretiennent une grogne sourde dans un secteur où l’absentéisme est un fléau qui a coûté 15 milliards d’euros à l’État en 2022, rappelait un rapport de l’Inspection générale des finances. « On nous demande de faire toujours plus avec toujours moins… Moins d’agents, c’est moins de service public, et ça renforce la pression sur le terrain, où se faire insulter ou menacer est devenu courant », se désole Anthony TRAMOY, agent des routes au sein d’un conseil départemental. Au manque de bras s’ajoute une réalité nouvelle : celle de la violence rencontrée au quotidien par les fonctionnaires en contact avec du public. Face à ce constat, près d’un quart des agents envisage tout bonnement de claquer la porte.
Alors que moins de la moitié recommanderaient à leurs enfants de suivre la voie du fonctionnariat, le risque s’accroît de voir la fonction publique continuer à s’enliser dans une crise d’attractivité dont elle ne parvient pas à se tirer. « Parfois, j’ai l’impression qu’on est une espèce en voie de disparition », lance Pauline VIRY. Pour autant, cette aide-soignante dans un Ehpad public avoue « comprendre pourquoi les candidats ne se bousculent pas à la porte des écoles d’aides-soignants et d’infirmiers, entre les plannings qui changent, la charge physique et mentale, le manque de personnel et les salaires qui ne suivent pas ». Si les questions de management, de reconnaissance de la part de la hiérarchie ou des conditions de travail sont centrales dans le mal-être des agents, la première raison invoquée pour justifier leur désir de quitter les rangs de la fonction publique est celle du salaire, que bien des fonctionnaires jugent en inadéquation avec leurs missions.
Les syndicats le répètent d’ailleurs à l’envi : les salaires sont le nerf de la guerre pour répondre aux difficultés du secteur public à attirer la jeunesse. Il faut dire que l’argument de l’emploi à vie ne fait plus recette, dans un pays où les citoyens ont une opinion très médiocre des services publics. Seuls 44 % en ont une bonne image, selon le dernier baromètre de l’Institut Paul Delouvrier. De quoi dissuader de rejoindre les rangs de la fonction publique.
Mais pour Marie-Christine Caraty-Quiquet, présidente de la Fédération des services publics de la CFE-CGC, « l’attractivité passe par la rémunération ». Or, le point d’indice qui détermine le niveau de rémunération des fonctionnaires est gelé depuis plusieurs années maintenant. De quoi entretenir les difficultés à recruter qui risquent de s’aggraver ; Marylise LEON, la secrétaire générale de la CFDT rappelle que « 2 millions d’agents partiront à la retraite à court terme ». « On gèle les rémunérations. Donc peu de gens s’inscrivent aux concours de la fonction publique, donc on est en sous-effectif partout, donc le travail devient de plus en plus difficile. Et ça devient compliqué pour les jeunes d’avoir une image favorable de la fonction publique », résume Marie-Christine Caraty-Quiquet. Un paradoxe, alors que le nombre de fonctionnaires ne cesse d’augmenter depuis vingt ans en France, atteignant bientôt les 6 millions.
Dans un pays où les finances publiques sont dans un état déplorable, les chances d’un déblocage généralisé restent maigres, malgré l’ouverture d’un groupe de travail avec le gouvernement sur la question mi-avril. Les organisations syndicales y ont demandé un geste de la part de l’exécutif, notamment pour soutenir les agents publics qui subissent la hausse des prix du carburant. Au-delà de la seule rémunération, les questions de l’avancée des carrières et la refonte de grilles salariales de plus en plus tassées patinent, alors que « les progressions de carrière ne représentent parfois plus que quelques euros par mois », s’alarmait récemment Luc FARRE, le secrétaire général de l’Unsa-fonction publique. La Cour des comptes elle-même s’est penchée sur la question, suggérant d’introduire davantage de mérite dans la rémunération des agents, dont les trois quarts perçoivent des gratifications « totalement indépendantes de leur manière de servir ». Mais alors que les sages de la Rue Cambon suggèrent d’introduire une composante liée à la performance dans la rémunération des agents, non seulement pour plus d’efficacité mais aussi comme outil de management et d’attractivité, les syndicats ne veulent pas en entendre parler. Et martèlent la nécessité de privilégier des mesures générales. « Tout est une question de moyens, et donc de volonté politique », assène Lysiane BENABANT, professeur des écoles en Moselle.
Dans un tel contexte, l’absence de ministre dédié à la fonction publique ne facilite pas l’avancée des chantiers attendue par les syndicats. Depuis le dernier remaniement et la promotion de David AMIEL de ministre délégué à la Fonction publique à ministre de l’Action et des Comptes publics, les fonctionnaires sont en effet orphelins. Une situation que « regrette » Marylise LEON rappelle que « le fait d’avoir un ministre dédié, c’est une considération ». Et un moyen non négligeable de faire avancer les dossiers. « Je ne suis pas sûre qu’on mesure les conséquences d’une absence de ministre. Est-ce que cela sera synonyme d’arbitrages plus longs ? C’est à craindre », reconnaît Laure REVEL, secrétaire générale de la CFDT-fonctions publiques.
En l’absence de ministre, les fonctionnaires craignent que le traitement des dossiers de fond ne soit renvoyé aux calendes grecques - après l’élection présidentielle. D’autant que les premières discussions autour du budget ont déjà démarré, avec la perspective de voir « les fonctionnaires n’être traités que comme des lignes budgétaires », anticipe un syndicaliste. Aujourd’hui toujours confiés aux soins de David AMIEL, les fonctionnaires craignent pour leur sort, agacés d’être rattachés à Bercy et donc « d’abord vus comme une dépense ». Il faut dire que dans la fonction publique d’État, par exemple, la masse salariale a encore gonflé de 1,5 % en 2025 après + 6,3 % en 2024 et + 5 % en 2023… et de + 24,7 % depuis 2017. Toujours est-il qu’« avoir un même ensemble qui traite et des fonctions publiques et des comptes publics laisse craindre que l’un prenne un peu plus le pas sur l’autre », glisse Marylise LEON, avant de lâcher dans un sourire entendu : «Je vous laisse deviner lequel. »
Et ce n’est pas fini...
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