Coupes dans le spectacle vivant : une saison sous haute tension
d’après Libération du 18 juillet 2026
Préparons-nous à entendre en septembre ce qu’il va se passer au Haillan.
C’est une attachée de presse qui se réjouit lors d’une soirée : «Ce spectacle, tous les théâtres veulent le programmer l’an prochain… Il faut dire qu’il n’y a qu’une personne sur scène, ça ne coûte pas cher.» C’est un syndicaliste qui alerte dans une assemblée publique : «Beaucoup de copains n’ont pas leurs heures cette année.» Le directeur d’une petite compagnie qui se désespère : «Les théâtres sont pleins, nos ateliers sont pleins, on va dans les lycées, dans les hôpitaux… Pourquoi l’État nous abandonne-t-il ?» C’est encore cette autre professionnelle qui ironise : «J’ai vu un spectacle où le public pioche dans une boîte le sujet de la pièce… C’est peut-être ça l’avenir du théâtre : le public qui fait ses spectacles lui-même !» Et toujours, en guise de conclusion : «C’est une année dingue à Avignon, tout le monde ne parle que de ça.» «Que de ça» : la crise d’envergure que traverse le spectacle vivant, fragilisé par d’incessantes annonces de baisse de son financement public, sommé de répondre aux accusations d’élitisme, quand il n’est pas violemment attaqué par les nouveaux maires d’extrême droite (mais pas seulement) tenant à se charger eux-mêmes de la programmation des théâtres - comme lorsque le maire de Castres (Tarn) déprogramme une pièce d’Alexis MICHALIK, Passeport, sur le parcours d’un migrant.
Pas un jour, au Festival d’Avignon, sans une assemblée publique, un rassemblement devant le palais des Papes ou, au Cloître Saint-Louis, une assemblée générale. Il y a quelques mois, un nouveau collectif est né, Livrer bataille, réunissant des compagnies et des salles indépendantes, décrit dès son lancement par l’un de ses instigateurs comme«la coordination nationale des fragiles», loin des grands noms qui ont eux aussi interpellé Emmanuel MACRON, à la Cour d’honneur, ce dernier week-end. On a aussi ressuscité les Nouveaux États généraux de la culture : jeudi, Sophie BINET, la patronne de la CGT, Clémentine AUTAIN, Sarah LEGRAIN (LFI), Emma RAFOWICZ (PS), et d’autres représentants des partis de gauche, y discutaient sur la manière de poursuivre le mouvement social. Car si la situation est affolante pour la plupart des professionnels, la mobilisation d’une population largement précarisée n’est pas simple. Si le 13 juillet, la CGT avait rassemblé plus de 1 000 personnes sur le parvis du palais des Papes, trois jours plus tard, elles n’étaient plus que 300 environ pour discuter de la possibilité de faire grève, assez vite balayée par les quelques interventions de travailleurs et artistes, dont l’un d’eux : «Jouer pour rien, je le fais déjà.»
Pourtant, chaque jour un nouveau chiffre, une nouvelle soustraction qui tombe. Selon nos informations, le Festival d’Automne subit à son tour une coupe de 14 % de sa subvention versée par l’État pour l’année en cours… alors que la programmation, qui s’étale de septembre à décembre, est évidemment déjà bouclée, une grande partie des billets vendus et les coproductions pour l’édition 2027 déjà lancées. L’institution travaille avec de nombreux lieux de Paris et de proche banlieue qui seront touchés par ricochet.
Le budget culture de l’État avait déjà été raboté en 2026, mais il a fallu qu’en mai, le gouvernement annonce une nouvelle baisse, venant s’ajouter à celles, nombreuses, des régions (-15 % en Paca, -12 % en Pays de la Loire, -6 % en Ile-de-France…selon la liste établie par le Syndicat des musiques actuelles). Et, à la veille de l’ouverture du Festival d’Avignon, vendredi 3 juillet, l’inquiétude s’est transformée en effarement pour 28 salles de théâtre, opéras et orchestres qui ont appris, à deux mois du début de leur saison, et alors que les spectacles sont programmés et les contrats signés, que l’État gelait une partie de leur subvention annuelle.
Au total, si ce «surgel» se transformait à son tour en coupe définitive, l’amputation, sur un an, pourrait atteindre les 800 000 euros d’aides publiques pour le théâtre de Nanterre-Amandiers ; 618 000 euros pour le théâtre national de Bretagne ; 465 000 euros pour la Criée à Marseille ; autour de 300 000 euros pour la Comédie de Saint-Étienne, la Comédie de Reims ou le théâtre Gérard-Philipe de Saint-Denis…
Le Syndicat national des entreprises artistiques et culturelles (Syndeac) et la CGT spectacle ont demandé au gouvernement de revenir sur cette décision. Lors de sa venue au Festival, la ministre de la Culture, Catherine PEGARD, a dit, lors d’un point presse, être toujours en négociation avec Bercy : «Pour l’instant, nous sommes en pleines discussions budgétaires, rien de tout ça n’est arrêté. Il n’y aura pas d’annulation de crédit, il ne pourrait y avoir que des reports.» Contacté vendredi par Libération, le ministère dit avoir «demandé aux Drac d’engager un dialogue avec chaque structure pour évaluer les conséquences potentielles de cette retenue prolongée, qu’elles soient financières, artistiques ou sociales. L’objectif est clair : garantir la continuité de l’activité artistique et la préservation de l’emploi dans ces établissements. A ce stade, aucun crédit n’est supprimé.» A ce stade.
«Si les gels du budget deviennent des annulations de crédit, je n’ouvre pas à la rentrée 2027», confiait Hortense ARCHAMBAULT, la directrice de la MC93 de Bobigny (Seine-Saint-Denis) à Libé dans les premiers jours d’Avignon. Le théâtre de Nanterre-Amandiers, fragilisé économiquement par de récents travaux, vient de faire une demande administrative pour pouvoir recourir au chômage partiel pour ses équipes en fin d’année si le gel se maintenait.
Frédéric BELIER-GARCIA, à la tête du Centre dramatique national de la Commune, à Aubervilliers (Seine-Saint-Denis), qui pourrait perdre au total près de 320 000 euros, témoigne entre deux allers-retours à Avignon : «C’est une équation insoluble : on sort à peine d’une procédure d’alerte auprès du tribunal de commerce, on ne peut pas être à découvert contrairement à d’autres structures qui peuvent faire un gros déficit sur l’année 2026 et faire une année 2027 très light. Les baisses, c’est un peu notre quotidien, mais là, il y a une sidération devant le seuil franchi qui n’est pas gérable.»
Derrière les grandes salles, en Seine-Saint-Denis ou en région, c’est tout un écosystème qui est fragilisé depuis six ans au moins, la crise sanitaire et les coupes. Les spectacles ont une durée de vie de plus en plus réduite : selon une alarmante étude de l’Association des professionnels de l’administration du spectacle (Lapas), le nombre de représentations moyen par spectacle était de 8,7 pour la saison 2025-26, il s’est effondré à 4,7 pour 2026-27. «On n’a aucune maîtrise de nos métiers, on est en compétition, on est isolés», s’inquiète Étienne PARC, membre de Livrer Bataille et responsable de la Loop compagnie − les compagnies, dernier maillon de la chaîne sur lesquelles retombent les baisses de budget quand les théâtres ne peuvent plus accueillir leurs spectacles ou les collectivités locales financer leurs projets. «On se retrouve à 450 compagnies à candidater pour un appel à projet de 5 000 euros, c’est dur.» Mille cinq cents d’entre elles ont disparu depuis 2022, rappelle Delphine LALIZOUT, coprésidente du Synavi, syndicat qui défend les intérêts des structures indépendantes de création.
«Le service public de la culture n’est plus légitime et défendu par une large partie de la classe politique», pouvait-on entendre lors d’une réunion publique du collectif Livrer Bataille, à la Fabrica d’Avignon. Les attaques populistes ne se bornent plus à l’extrême droite : la culture subventionnée serait trop chère, trop élitiste. «On se retrouve tiraillé entre des injonctions contradictoires, témoignait une artiste lors du même rassemblement. Prouver son excellence tout en créant des spectacles pas trop complexes, pas trop clivants, pas trop étranges pour être "accessibles".»
Quant au coût du spectacle vivant public, est-il si élevé ? «Il revient à 14,60 euros par an et par habitant : même pas le prix d’un plat du jour à Avignon ! lâche Joris MATHIEU, coprésident du Syndeac. Avec ces 14,60 euros, on finance 230 000 représentations par an que voient 9 millions de spectateurs, 38 centres dramatiques nationaux et 78 scènes nationales sans parler des centres chorégraphiques…» «On ne parle que de ça» donc. Parmi les professionnels en tout cas. Car tout l’enjeu est de mobiliser les spectateurs. Savent-ils que, ces dernières années, les saisons ont été resserrées, commençant début octobre et finissant souvent dès mai, pour limiter le nombre de levers de rideau et les coûts de fonctionnement ?
La pétition «Culture partout, 1 % obligatoire», lancée début juillet par le Syndeac, et réclamant que l’État consacre 1 % de son budget à la culture − contre 0,7 % aujourd’hui −, a recueilli plus de 28 000 signatures en deux semaines. Mais quel est son poids face au rouleau compresseur du populisme et de l’accusation en élitisme ? Car même auprès de certains signataires de la tribune, une petite musique gagne du terrain et l’un d’eux précise que, s’il rallie le mouvement, ce n’est sûrement «pas pour financer des œuvres de cinq heures ou autre marathons qui ne peuvent pas intéresser les publics populaires».
Lors de la manifestation intersyndicale du 13 juillet, au départ du palais des papes, combien de spectateurs en vadrouille dans les rues ont rejoint spontanément le cortège quand il s’est mis en marche ? Combien l’ont pris pour une parade comme une autre ? A Avignon persiste toujours ce risque, ironie ou paradoxe, que la lutte soit diluée dans le spectacle généralisé.
Et ce n’est pas fini...