La fièvre jeune s’étend, le gouvernement matraque
In L’Humanité du 2 octobre 2026 (extraits)
Pouvait-il vraiment en être autrement ? Ce jeudi 1er octobre, selon les remontées syndicales et policières, environ 900 actions ont secoué les lycées du pays, dont 169 étaient bloqués. Un mouvement qui s’étend même aux universités, avec près d’un quart des facs concernées par les protestations, d’après l’Union étudiante qui salue« une mobilisation historique ».
Dans la France entière, autour des poubelles renversées, des barrières empilées, et lors des différentes prises de parole enfiévrées, cette même colère provenant de lycéens harassés du sort qui leur est réservé. Celui d’étudier dans des établissements abandonnés, souvent au bord de l’effondrement (au sens propre du terme), jusqu’à être désertés par des professeurs impossibles à remplacer. À en croire un rapport sénatorial sur la question, près de 90 % des absences de courte durée ne sont pas remplacées au collège et au lycée. Ce qui équivaut à 10,8 millions d’heures non assurées.
« On nous avait vendu l’école comme un lieu d’émancipation sociale, on pensait que les études nous offriraient une clé de sortie vers un avenir meilleur, mais nous n’avons que des toits qui s’écroulent sur nos têtes et des professeurs absents », se désole Ryad RANI, président de l’Union syndicale lycéenne (USL).
D’après une étude du Réseau Éducation sans frontières (RESF), près de 20 % des lieux d’études souffriraient même de problèmes de sécurité liés à des bâtiments en mauvais état : murs fissurés, planchers défectueux, sanitaires dégradés.
Ces derniers mois, plusieurs lycées ont d’ailleurs fait parler d’eux en raison des risques qu’ils font courir aux élèves comme au personnel. Au mois de mai, à Vesoul (Haute-Saône), le lycée des Haberges a dû être fermé en urgence pour une « durée indéterminée » après la découverte de fissures sur la structure porteuse. Un mois plus tard, c’était au lycée Maximilien-Perret d’Alfortville (Val-de-Marne) d’inquiéter les autorités par ses infiltrations. Et ce mercredi, sous des pluies diluviennes, l’effondrement du plafond de la cantine du lycée Jean-Jaurès de Saint-Clément-de-Rivière (Hérault) a bien failli blesser des élèves attablés. Une liste non exhaustive.
Au lycée Paul-Éluard de Saint-Denis, parmi les premiers établissements à se mobiliser, les murs tiennent toujours, mais les lycéens rapportent la présence de rats, un gymnase « en décomposition » et des toilettes cassées. « En été, on étouffe. Et en hiver, on meurt de froid, complète un élève rencontré sur place. Du moins lorsqu’on a de la place : nous sommes une trentaine d’élèves pour vingt chaises. » À Gardanne, dans les Bouches-du-Rhône, Chloé BARBEY, lycéenne et conseillère nationale au Mouvement des jeunes communistes de France, témoigne même d’une cantine « trop petite pour accueillir tout le monde pendant la pause repas », obligeant certains à rater des cours s’ils veulent prendre le temps de se nourrir.
Un sursaut est nécessaire, mais peut-on vraiment l’espérer ? À la veille de l’examen du projet de loi de finances 2027, le gouvernement a annoncé une augmentation de 1,1 milliard d’euros du budget de l’éducation nationale. Une somme « en dessous des besoins réels des écoles », déplore Aurélie GAGNIER, secrétaire générale du SNUipp-FSU, pour qui « la dégradation de l’école va se poursuivre ». D’autant plus qu’un gel immédiat de 40 millions de crédits destinés à rénover les bâtiments scolaires a aussi été annoncé cet été.
Dans les rassemblements de lycéens, une autre annonce budgétaire occupe les esprits, en particulier les élèves de terminale qui pensent déjà à leurs études supérieures. Pour faire de nouvelles économies, le gouvernement prévoit de faire payer aux non-boursiers 178 euros de droits annuels en BTS et 270 euros en classes préparatoires aux grandes écoles. Mais aussi de geler les aides au logement (APL) une année de plus. Cela alors que, selon une étude de l’Unef, le coût de la vie étudiante a augmenté de plus de 35 % depuis 2017. « J’ai envie de demander : “Est-ce que monsieur Lecornu est un pyromane ?” » s’interroge Sophie BINET, secrétaire générale de la CGT, décrivant ces mesures comme autant de « provocations supplémentaires ».
L’exécutif ne met pas seulement le feu aux poudres par ses annonces budgétaires, il le fait aussi par sa politique répressive. Ce seul mercredi, 625 personnes ont été interpellées. Elles s’ajoutent aux 440 de la veille. Depuis le début des blocus, 119 élèves et membres du personnel ont été blessés par les assauts des agents de police. À Rouen, un élève a été éborgné par un tir de LBD, rapporte le SNL. À Argenteuil (Val-d’Oise), un lycéen de 16 ans est à l’hôpital après un tir de même nature ayant touché son œil. À Rennes, au lycée Descartes, une chaîne de parents mobilisés pour protéger les élèves a été chargée par un cordon de CRS matraques en avant. Même chose à Orléans où un élu municipal communiste venu soutenir les lycéens et reconnaissable à son écharpe, Jonathan BRUNEAU, a été violenté et insulté par les agents de police mobilisés.
Trois enquêtes ont été ouvertes par l’IGPN, la police des polices. La première concerne un tir de LBD dans les jambes d’une représentante de parents d’élèves à Sevran (Seine-Saint-Denis), la deuxième pour un tir au visage d’un élève lui ayant cassé des dents survenu à Saint-Ouen-l’Aumône (Val-d’Oise). Et une dernière à Tours (Indre-et-Loire) pour un tir de même nature sur un autre lycéen. Sur une vidéo, on voit ce dernier à terre penché sur une flaque de sang. « Conformément à mes instructions, les forces de sécurité intérieure sont intervenues et ont procédé à de nombreuses interpellations partout où des exactions étaient commises », a assumé Laurent NUNEZ dans un télégramme adressé aux préfets, dans un exercice d’inversion de la charge accusatoire, tout en précisant que « l’usage proportionné de la force ne doit jamais inhiber l’action pour rétablir l’ordre ».
Devant le lycée Jules-Fil de Carcassonne, Julie s’inquiète : « On a plus peur des policiers que des débordements. Par leur violence, ils essaient de nous dissuader de venir manifester. » Selon elle, les plus violents n’hésiteraient pas à« éteindre leur caméra piéton avant d’agir ».
Plutôt que de dénoncer les violences policières, et pour mieux éviter de se justifier sur ses responsabilités dans ce ras-le-bol exprimé, le gouvernement préfère allumer des contre-feux. En particulier en stigmatisant des élèves prétendument violents. En première ligne, Édouard GEFFRAY, huitième ministre de l’Éducation nationale sous Emmanuel Macron, dénonce : « Un lycée incendié, des personnels aspergés d’essence, un bilan de blessés qui s’alourdit : les violences commises depuis ce matin aux abords des lycées sont d’une extrême gravité. Elles dépassent largement la seule question de l’école. Aucune revendication ne peut justifier de tels actes. »
Matignon n’est pas en reste, pointant « LFI et ses proxys de l’ultragauche » comme étant « à l’origine »d’un mouvement qui, selon Sébastien LECORNU, a basculé vers des« violences urbaines ». « Un constat partagé par les services de renseignement sur l’origine du mouvement », selon le chef du gouvernement qui a donné comme consigne à ses ministres d’éviter les déplacements. « J’appelle le gouvernement à ne pas sombrer dans le complotisme et dans l’infantilisation des lycéens », lui a rétorqué Manuel BOMPARD, coordinateur national de LFI. Dans les pas du premier ministre, Bruno RETAILLEAU, président de LR, qui est même allé jusqu’à demander l’interdiction du mouvement de Jean-Luc MELENCHON, accusé d’encourager la violence. Il n’est pire aveugle que celui qui ne veut pas voir. On l’apprend désormais dès le lycée.
Et ce n’est pas fini...