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Le blog de Bernard SARLANDIE

Journal d’une Gazaouie

9 Octobre 2025, 13:41pm

Publié par Bernardoc

In Libération du 9 octobre 2025 (extraits)

«La douleur d’une mère incapable de nourrir, protéger ou faire le deuil de son enfant fait plus de dégâts que n’importe quelle bombe»

Nour Z. Jarada vit à Gaza depuis toujours. Pour «Libération», cette psychologue de Médecins du monde raconte son quotidien dans l’enclave palestinienne.

Deux ans se sont écoulés depuis que le ciel s’est ouvert sur nos vies, les scindant irrémédiablement entre un avant et un après. Deux ans de peur constante, de rivières de sang et d’un chagrin inexorable à la perte des êtres aimés. Deux ans de foyers brisés, de corps dispersés, de morts et de disparus. Deux ans de quartiers entiers réduits en poussière. Deux ans de déplacements forcés, de fuites incessantes, de perte d’une patrie autrefois nôtre. Deux ans d’ordres d’évacuation et de prétendues «zones de sécurité» qui n’en ont que le nom. Deux ans à entendre le grondement des drones et des avions de chasse au-dessus de nos têtes, à dormir sur une terre tremblante au milieu de bombardements sans fin.

Deux ans d’une faim perpétuelle qui ronge les estomacs, de regards d’enfants creusés par la peur et la famine. Deux ans de coupures d’eau et d’électricité, d’hôpitaux détruits ou délibérément ciblés, de routes bloquées par la destruction, de marchés vides, d’écoles fermées, de terrains de jeux évaporés ; d’une vie réduite à la simple survie au milieu des ruines. Deux ans à suivre une actualité qui transperce l’âme, à voir des enfants terrifiés aspirer à une vie qui n’existe plus. Je n’aurais jamais imaginé être encore en vie à l’heure actuelle, à pouvoir encore enlacer mes enfants alors que le monde s’effondre autour de nous. J’ai tant perdu et mon cœur saigne en voyant mon peuple et ma ville souffrir.

Notre ville, Gaza, s’est écroulée de nombreuses fois, et à chaque effondrement, nos cœurs se brisent avec elle. Je suis les nouvelles le cœur frémissant et mon fils me regarde les larmes aux yeux : «On dirait qu’on ne reviendra jamais, qu’on ne reverra jamais Gaza.» Et je me demande «Pourquoi ce destin ? Pourquoi nos enfants doivent-ils connaître la peur, la faim et la mort avant même de comprendre l’enfance ? Pourquoi avons-nous perdu des milliers d’enfants, un nombre qui reflète à peine la réalité alors que les hôpitaux ne peuvent même pas enregistrer toutes les pertes ?»...

 Après deux années de guerre, j’en suis arrivée à voir la maternité à Gaza comme une forme tangible de résilience. Chaque repas partagé, chaque larme essuyée, chaque battement de cœur que nous protégeons est un acte de résistance. Même en l’absence d’espoir, les mères continuent à préserver la vie, un souffle après l’autre. Les berceuses que nous murmurons, les mains que tenons, les repas que nous trouvons, les prières que nous prononçons : toutes sont nos armes, infimes mais vitales, dans un monde visiblement résolu à les détruire.

Et à présent, alors que cette deuxième année de guerre sans merci touche à sa fin, les mots du poète égyptien Amal Dunqul me viennent à l’esprit et trouvent écho dans chaque recoin de Gaza, dans la caresse de chaque mère, dans chaque enfant tremblant qui se raccroche à la chaleur. Ils nous rappellent que nous ne pouvons trouver la paix dans la cruauté qui nous entoure, accepter la destruction de nos foyers, la perte de nos êtres chers, la souffrance silencieuse de nos enfants. Et je le demande encore, tandis que la nuit tombe sur notre ville : nos enfants verront-ils un jour un ciel sans drones ? Pourront-ils courir dans les rues sans peur ? Nous, mères, pourrons-nous nous reposer un petit instant, après avoir survécu à deux années de terreur interminable ? Il n’y a pas de réponses, seulement des questions.

Et ce n’est pas fini...

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