Ces restos qui fraudent le fisc à fond la caisse
In Le Canard enchaîné du 3 novembre 2025
Bercy traque les logiciels qui font artificiellement baisser le chiffre d'affaires.
«NOUVELLE DESCENTE, hier soir, dans 10 établissements du XIe arrondissement », « 70 restaurants perquisitionnés en trois jours », « Ils vérifient les logiciels de caisse et la compta »... Depuis plus d'un mois, des boucles WhatsApp de restaurateurs se font l'écho de coups de filet opérés au sein d'un milieu pourtant réputé peu bavard.
Selon les éléments recueillis par « Le Canard », ces visites inopinées visent des brasseries parisiennes équipées d'un matériel de caisse installé par une petite boîte de l'Aude, Morel CHR. Employant un seul salarié et dépourvue de locaux, celle-ci verse à son actionnaire unique 500 000 euros de dividendes par an. Une bonne petite affaire ! Depuis deux ou trois ans, de plus en plus de restos ont recours à ses services. « C'est un secret de polichinelle dans le milieu : elle refourgue un système avec un logiciel de caisse bidouillé qui permet de faire du black », glisse un restaurateur.
Le logiciel en question a été développé par Phare Software, une microsociété de Marseille. Il est dans le collimateur du fisc depuis que deux restaurants normands se sont fait rattraper par la patrouille : grâce à une clé USB, ils pouvaient, en deux clics, supprimer des opérations et ainsi diminuer leur chiffre d'affaires déclaré. Contactées par le Volatile, les deux boîtes ne se sont pas manifestées en retour.
Depuis 2018, les restos doivent utiliser un logiciel de caisse - certifié par un organisme accrédité - qui mémorise et enregistre au fur et à mesure tous les paiements reçus. Mais il y a un trou dans la raquette : la certification n'est pas obligatoire. Pour être conciliant, Bercy a permis aux éditeurs de logiciels de s'autocertifier en rédigeant une simple attestation affirmant que leur système « correspond aux critères de la loi ». Censé représenter l'arme absolue contre la fraude, le logiciel de caisse est ainsi devenu l'outil magique des margoulins, et l'affaire n'a pas échappé à l'administration fiscale, qui multiplie les contrôles. En 2022, un distributeur de logiciels bidouillés et ses complices ont écopé de plus de 1,2 million d'euros d'amende. Une note plutôt salée.
En théorie, l'autoattestation - qui n'existe dans aucun autre pays d'Europe — vit sa dernière année. Magnanime, Bercy a laissé aux éditeurs concernés jusqu'au 1erseptembre 2026 pour se faire certifier. Rien ne presse : il ne s'agit que de mettre en vigueur une mesure décidée en... 2016.
Depuis des mois, cependant, les parlementaires sont la cible d'un lobbying forcené contre la fin programmée des autoattestations. Une flopée de petites boîtes affolées invoquent la sauvegarde de l'emploi. A l'Assemblée, en pleine discussion sur le budget 2026, un amendement rétablissant l'autoattestation a été adopté le 20 novembre par 128 voix (RN, EPR, ciottistes et Liot), 22 contre (Écologistes) et 52 abstentions (LFI, PS et Horizons).
Au Sénat, le même amendement a été déposé dix fois, y compris par le groupe communiste, avant le débat en séance, le 2 décembre. La preuve que les parlementaires savent remettre le couvert ?
Et ce n’est pas fini...