Le rêve brun d’un cordon sanitaire contre LFI
In L’Humanité du 25 février 2026
À la suite du meurtre de Quentin DERANQUE, l’extrême droite, LR, et une partie de la Macronie peaufinent désormais un front républicain renversé, qui viserait cette fois les insoumis et leurs éventuels alliés. Le RN pense détenir là la clé de son accession au pouvoir.
Pour la ministre de l’Égalité femmes-hommes, Aurore BERGE, l’affaire est entendue. Après la mort de Quentin DERANQUE, tabassé le 12 février par des militants antifascistes de la Jeune Garde, parmi lesquels des collaborateurs parlementaires du député La France insoumise Raphaël ARNAULT, LFI est un parti radioactif, « anti-France » et qui nécessite le déploiement d’un« cordon sanitaire ».
En l’espace de 48 heures, la macroniste aura donc employé une expression issue du vocabulaire de l’extrême droite antisémite pour diaboliser un parti de gauche, puis retourner complètement le concept de« cordon sanitaire », qui désigne normalement les stratégies partisanes de mise à l’écart de l’extrême droite des majorités parlementaires.
Dans un premier temps, c’est le Rassemblement national qui s’est engouffré dans la brèche, voyant dans la mort de Quentin DERANQUE l’opportunité rêvée de neutraliser définitivement le front républicain qui lui a toujours barré la route du pouvoir, voire de le retourner à son profit. « L’extrême gauche tue. (…) J’appelle à constituer un cordon sanitaire pour isoler LFI », a prôné le président du RN, Jordan BARDELLA, rejoint en cela par le président des « Républicains », Bruno RETAILLEAU, et le patron des députés LR, Laurent WAUQUIEZ. Éric CIOTTI, chef du parti satellite du RN, l’UDR, en a, lui, profité pour réactiver sa proposition formulée en 2024 de dissoudre administrativement LFI. Une telle convergence entre la droite traditionnelle et le RN s’inscrit dans la continuité de la consigne transmise par Bruno RETAILLEAU, en octobre 2025, lors d’une législative partielle dans le Tarn-et-Garonne qui opposait l’UDR au PS : « Pas une seule voix à la gauche ». « On ne peut comprendre la séquence que nous vivons qu’en l’intégrant dans le processus en cours de convergence des droites, étant donné que c’est la seule option pour les classes bourgeoises de sortir de la crise d’ingouvernabilité », juge le sociologue de l’extrême droite Ugo PALHETA.
Le RN a bien compris que les choses s’accélèrent et fait désormais pression sur la Macronie qui, aux législatives de 2024, jouait encore le jeu du front républicain et avait retiré de nombreux candidats au profit de la gauche, y compris de LFI. La mort de Quentin DERANQUE permet désormais à Jordan BARDELLA d’affirmer qu’« Édouard PHILIPPE et Gabriel ATTAL ont ouvert les portes de l’Assemblée nationale aux pires nervis de l’extrême gauche ».
Les macronistes ont donc révisé leur stratégie, basculant pour les municipales des 15 et 22 mars prochains dans un« ni LFI ni RN » qui enterre le front républicain traditionnel. Pis, Aurore BERGE, encore elle, appelle désormais Jordan BARDELLA à retirer les candidats RN pour faire barrage aux insoumis : « Si vraiment il veut mettre en place le cordon sanitaire, il y a une chose très simple à faire : retirer ses candidats dans les villes où LFI peut gagner et où il sait pertinemment que le RN n’a aucune chance », propose la ministre, sans qu’on sache vraiment de quelles villes elle veut parler – la liste des conquêtes possibles de LFI étant très courte. Reste que cette sortie, qui ne fait pas l’unanimité dans le camp présidentiel, revient à dire que les macronistes se satisferaient d’un accord de désistement pour faire barrage à la gauche. À front républicain renversé.
Le tout, dans un climat d’explosion des violences, des menaces et des dégradations visant l’ensemble de la gauche, des locaux de campagne, des militants des Jeunes communistes, des organisations syndicales – après le siège parisien de LFI, c’est la CGT Lyon qui a été menacée d’une attaque à la bombe, ce week-end. « Nous sommes à un moment de clarification politique,a déclaré le coordinateur national de LFI, Manuel BOMPARD. Il y a ceux qui tiennent bon face à l’offensive d’instrumentalisation de l’extrême droite et des groupuscules fascistes, et ceux qui la nourrissent. »
Le chef du mouvement insoumis cible sans le dire ceux qui, à gauche, se sont aussi essayés à l’exercice d’excommunication de LFI de« l’arc républicain », non sans arrière-pensées vis-à-vis des municipales ou de la présidentielle 2027. L’eurodéputé Raphaël GLUCKSMANN, candidat et hostile aux mélenchonistes de longue date, estime que « pour être la digue (contre l’extrême droite), il faut être absolument clairs sur le fait que nous n’avons pas d’alliance avec le moindre parti qui remet en cause les fondements démocratiques ». L’ex-président de la République François HOLLANDE annonce, lui, que« la relation avec LFI est terminée ». Quant au sénateur écologiste Yannick JADOT, il appelle les insoumis« à donner des gages pour montrer qu’ils sont encore dans l’arc républicain », après l’affaire Quentin DERANQUE.
L’essentiel des forces de gauche n’est fort heureusement pas dupe de la bascule en cours. « Dans quelques années, on regardera avec sidération cette période de quelques jours pendant lesquels la droite, la Macronie et (malheureusement) une partie de la gauche ont jeté à la rivière leur boussole morale et républicaine », a dénoncé sur X le député Génération.s Benjamin LUCAS-LUNDY. « Tout ne se vaut pas, renchérit le président du groupe des députés PS Boris VALLAUD, par ailleurs très critique de LFI. Ceux qui retournent le front républicain en son contraire, blanchissent l’extrême droite ou tiennent à équidistance le Rassemblement national et La France insoumise menacent gravement la République ». « LFI assume son lien avec la Jeune Garde et les écologistes sont antiviolents, mais de là à pointer La France insoumise comme si c’était le mal absolu… Nous, écologistes, avons connu cette accusation et on pourrait la connaître de nouveau »,a alerté le chef des sénateurs écolos Guillaume GONTARD, sur Public Sénat.
La fédération PCF du Rhône a dénoncé, dans un communiqué,« l’offensive médiatique qui vise à banaliser l’extrême droite et décrédibiliser les forces progressistes ».« S’il y a un cordon sanitaire à faire, c’est contre la vie chère, les bas salaires, les retraites à 900 euros, les hôpitaux publics exsangues, les classes sans prof, les agriculteurs qui se suicident, s’agace enfin le secrétaire national du PCF, Fabien ROUSSEL, dans une interpellation du camp présidentiel. À quelques jours des municipales, les maires comme les Français sont abandonnés. C’est vous qui dirigez le pays : alors avant de parler de cordon sanitaire, interrogez-vous. Que faites-vous pour défendre nos concitoyens ? »
Et ce n'est pas fini...