« Le renouvellement du titre de séjour est leur première source d’angoisse »
D’après Amnesty international
« Avec une carte d’un an, même pas trois mois après j’angoisse déjà en pensant au renouvellement » Jean-Louis, 33 ans est agent de sécurité à Toulouse. En France depuis sept ans, chaque renouvellement est un parcours du combattant : créneaux introuvables en préfecture, plateforme en ligne défaillante, timbre fiscal de 250 euros à payer à chaque renouvellement… un cycle qui recommence chaque année, pour Jean-Louis comme pour des milliers de personnes étrangères qui travaillent en France, certaines depuis plus de 20 ans.
Pour comprendre l’impact du système des titres de séjour sur la santé mentale des personnes étrangères qui travaillent en France, nous avons interrogé des professionnels de santé : qu’observent ils chez leurs patients ? Quels symptômes reviennent ? Quels liens font-ils entre précarité administrative et la santé de leurs patients ?
Les écouter, comprendre leurs tourments, les soigner : c’est le quotidien de la psychiatre Tortelli, qui reçoit chaque jour des personnes exilées dans le 1er arrondissement de Paris. Elle travaille au groupe hospitalier universitaire Paris psychiatrie et neurosciences, où depuis 2021, une unité est dédiée à la santé mentale des personnes exilées en situation de précarité en Ile-de-France : l’unité Capsys.
La spécialité de la Dr. Tortelli c’est de recueillir les récits d’exils, de traiter les traumatismes passés. Mais « quand les personnes arrivent en consultation, la première cause de stress qu’elles évoquent, c’est l’accès à un statut administratif » explique-t-elle. Au gré de ses consultations, un constat revient : «sur le plan psychique, c’est l’instabilité qui les casse. »
Renouveler ses papiers occupe tout l’espace mental des travailleurs étrangers. Toute leur organisation se fait autour de la préfecture et des papiers : travail, vacances en famille, temps libre. La santé est alors reléguée au second plan.
Et puisque les périodes de renouvellement reviennent sans cesse, « cela peut entraîner des retards de diagnostic ou de traitement sur des problèmes de santé chroniques et graves. Des patients ont déjà reporté des rendez-vous chez le cardiologue à cause de leurs papiers ».
Le docteur Pierre-Henri DACULSI a passé des années à arpenter des terrains en crise : urgentiste pendant huit ans à Mayotte, missions humanitaires avec Médecins sans frontières en Ukraine, en Centrafrique, aux Philippines… et plusieurs missions dans la jungle de Calais, en France. Des terrains où il a soigné des patients aux histoires de vies marquées par la violence. Depuis 2023, il assure la direction médicale de l’association Parcours d’Exil, où il reçoit en consultation des personnes exilées dans le 10ème arrondissement de Paris.
Pour lui, les difficultés administratives ne génèrent pas seulement du stress, elles rouvrent des blessures passées. L’incompréhension du système, les nombreux obstacles rencontrés pour le renouvellement de la carte de séjour, le sentiment d’injustice peuvent «réactiver des traumatismes » subis pendant l’exil.
Ce que le docteur Daculsi observe de plus frappant, c’est l’effondrement de ses patients au moment de leur procédure de renouvellement de titre de séjour : «Lorsque des patients ont un traumatisme, souvent les premiers mois, ils redorment, reprennent goût à la vie, se réinvestissent dans des relations sociales. Et au moment des procédures, on a l’impression de repartir à zéro. Je le vois avec des patients plutôt stabilisés, qui, au moment des procédures pour les renouvellements, s’effondrent comme un château de cartes.»
Dans le quartier de Blosne, à Rennes, il n’y a que cinq médecins pour 10 000 habitants. C’est dans ce quartier qu’a choisi de s’implanter l’un des 26 centres de santé du dispositif «Secpa», qui permet depuis 2021 l’installation de maisons de santé dans des quartiers prioritaires, pensées pour des personnes qui ont difficilement accès au système de santé traditionnel.
Une médecin généraliste du centre de santé de Blosne nous a confié observer une chose au quotidien : «L’impact mental de la précarité administrative déborde, contrairement aux discriminations raciales qui sont beaucoup plus intériorisées. La question des papiers prend toute la place et met de côté d’autres violences du quotidien ». L’angoisse administrative c’est ce que les patients expriment le plus, pendant que les autres violences comme les discriminations, continuent de s’accumuler.
Les discriminations, le médiateur de santé au centre de Blosne, les observe aussi. Un jour, il appelle l’hôpital pour obtenir un transport médical pour une patiente : «Elle a été refusée pour racisme ». Il lui propose de porter plainte. En riant, elle lui répond : « La seule chose qu’on veut, c’est un taxi qui nous emmène pour nous faire opérer du cœur. Je veux juste survivre, pas dénoncer le fait d’avoir été discriminée. »
La docteure Tortelli du centre parisien Capsys le confirme aussi : «Il y a une vraie difficulté de nos patients à dire qu’ils sont discriminés. De manière générale, ce sont des personnes qui prennent beaucoup sur elles et se plaignent rarement. D’où l’importance de faire de la détection et de la prévention. »
Pourtant, une solution existe : délivrer des titres de séjour stables. «Avec la carte de séjour d’un an, tu es en sursis.» explique Adra, assistance maternelle d’origine algérienne, en France depuis 10 ans. Un titre de séjour stable, d’un minimum de quatre ans, permettrait à Adra et à d’autres travailleurs étrangers de pouvoir vivre, sans attendre. Et aux médecins de pouvoir réellement soigner, sans juste mettre des pansements.
Et ce n’est pas fini...