L’Observatoire du long terme alerte sur le « grand décrochage » français
In La tribune du 6 mars 2026
La France va-t-elle retrouver un niveau de productivité comparable à la période d’avant-Covid ? C’est à cette question brûlante que l’Observatoire du long terme a tenté de répondre, dans un épais rapport de 145 pages publié jeudi 5 mars. Intitulé « Le Grand décrochage », le document s’attache à montrer que la productivité est au centre des préoccupations des Français : pouvoir d’achat, retraites, services publics, souveraineté.
« La productivité est une clé essentielle pour résoudre la plupart de ces tensions », observent les trois auteurs Fabrice PECTOUSSE, Louis HEDE et Richard ROBERT.
Loin de concerner uniquement la France, la chute des gains de productivité frappe une grande partie des économies développées. Mais le phénomène dans l’Hexagone est particulièrement criant. Productivité du travail, productivité du capital et productivité globale des facteurs : les économistes passent au crible toutes les dimensions de cette notion au centre du fonctionnement de l’économie capitaliste.
Premier enseignement important de ce rapport inspiré des travaux des économistes Philippe AGHION et Antonin BERGEAUD, la France accuse un sérieux retard en matière de recherche et développement. Là encore, le constat n’est pas nouveau, mais les données présentées par l’Observatoire mettent en relief le décrochage de l’Hexagone.
« C’est sans doute le plus grave : le levier de plus long terme, l’innovation et la recherche, a été mis en veille au point de décrocher non seulement par rapport aux États-Unis et à la Chine, mais aussi par rapport aux pays européens les plus avancés », soulignent les économistes.
En pourcentage du produit intérieur brut (PIB), les dépenses dans l’Hexagone s’élevaient à 2,18 % en 2023, bien loin des objectifs de l’UE fixés à 3 %. Dans les pays étudiés, ces dépenses s’établissent à 3,13 % en Allemagne, 2,68 % au Royaume-Uni ou 3,45 % aux États-Unis.
Un écart considérable alors que le crédit d’impôt recherche représente une niche fiscale colossale sur le plan budgétaire, évaluée à plus de 7 milliards d’euros ces dernières années. Face au décrochage de la France, les économistes font de la recherche et développement une « priorité critique ».
Bien que le coût soit jugé élevé (environ 1 point de PIB), les experts estiment que si l’Europe, et surtout la France, continuent d’investir moins que la Chine et les États-Unis, le rattrapage sera tout simplement impossible. Parmi leurs recommandations, les dépenses de recherche doivent être exclues de toute politique de rigueur. Le surplus à investir doit représenter 0,25 point de PIB chaque année (7 à 8 milliards d’euros).
Autre levier important évoqué dans le rapport : augmenter le nombre de chercheurs et renforcer l’attractivité de ces métiers. « Les carrières dans la recherche sont devenues peu attractives financièrement », regrettent les auteurs. Sur la mise en œuvre, le rapport préconise d’engager une réflexion de fond sur ces métiers et leurs conditions de reconversion.
Sur le travail, le rapport de l’Observatoire pointe le retard de la France sur le taux d’emploi des jeunes et des seniors. Sur les 55-64 ans par exemple, le pourcentage d’emploi de l’Hexagone (60,4 %) demeure bien inférieur à celui de la moyenne des pays riches (64,6 %) ou de l’Union européenne à 27 (65,2 %). Sous l’effet des réformes des retraites successives depuis 2010, le taux d’emploi des seniors a bondi, mais beaucoup d’entreprises continuent de freiner sur l’embauche de cette catégorie d’âge.
Quant aux jeunes, leur situation n’est guère enviable.
« Par rapport aux pays comparables, les jeunes Français ont plus de mal à entrer dans l’emploi », affirment les chercheurs.
Et ce, malgré une réforme profonde de l’apprentissage dont les effets sur le chômage des jeunes sont remis en question. À titre de comparaison, le taux d’emploi des jeunes âgés de 15 à 24 ans est de seulement 35 % en France contre 51 % en Allemagne ou au Royaume-Uni. Autre limite pointée du doigt par le rapport : la qualité du management en France et le manque de confiance à l’égard des salariés.
« La France connaît une diffusion plus faible des bonnes pratiques de management et d’efficacité opérationnelle », constatent les auteurs.
Ces méthodes peuvent ainsi entraîner du mal-être au travail et avoir des répercussions sur la productivité. Là encore, il s’agit d’une spécificité tricolore régulièrement mentionnée par les spécialistes.
Et ce n’est pas fini