Une autre façon de voir l'éducation
Vraiment, l’ambiance était fort différente. Les élèves étaient-ils plus difficiles ? Toujours est-il que l’équipe pédagogique tentait d’apparaître distante et autoritaire vis-à-vis des élèves. Il y avait des micros dans la plupart des classes, reliés à l’administration, qui pouvait ainsi écouter ou intervenir en plein milieu des cours. Et nous étions encore 12 ans avant 1984 !
Contrairement à Newport, où je faisais mes douze heures de cours puis disposais de mon temps, dans cette école de Preston ma présence était requise pendant les heures d’ouverture, alors que je ne travaillais pas. Au moins j’en ai profité pour lire, notamment les livres de pédagogie qui se trouvaient dans la bibliothèque de la salle des profs.
Une autre fois, vers la fin de l’année scolaire, quand il faisait chaud et qu’il ne faisait pas nuit avant 22h30, je me suis pointé un jour sans cravate. Réflexion d’un prof de maths, qui avait également des responsabilités d’encadrement : « Où tu te crois pour venir ainsi débraillé ? Tu as l’intention de refaire mai 68 ? », ce qui révélait une grande empathie.
Tous ces bons bigots étaient en fait un rassemblement d’hypocrites que j’ai découvert lors d’une des soirées de Noël ; en effet, il y en avait deux : la première avec les conjoints, soirée anglaise typique et guindée, puis une soirée entre profs ; et là, dès que le Principal s’était éclipsé, ils se sont lâchés et ce fut le début de l’orgie avec des gens qui baisaient dans tous les coins : ma morale laïque en fut choquée surtout par rapport à l’attitude qu’ils montraient habituellement.
Lorsque j’étais arrivé à Preston, tout le monde me disait : « Tu as de la chance d’être venu au nord de l’Angleterre, car c’est ici que les gens sont le plus sympa. » Et heureusement qu’ils me l’ont répété tout au long de l’année car sinon j’aurais eu du mal à m’en rendre compte !
Deux exemples : dans ce pays de football, l’équipe de Preston North End devait rencontrer Liverpool. Un collègue me demande si j’aimerais assister au match. Devant ma réponse positive, il me dit qu’il me prendrait un billet. Le match se passe et le lendemain il me demande si j’étais au match, alors que nous étions censés y aller ensemble !
Au moment de rentrer en France, et heureusement que l’école se terminait mi-juillet et que j’étais payé le mois entier car sinon je n’aurais pas eu les moyens de payer mon voyage, une collègue me dit, après m’avoir roulé un patin : « Bernard, n’oublie pas de venir nous voir la prochaine fois que tu reviens en Angleterre. » Elle a simplement oublié de me donner son adresse…
Inutile de vous dire que je n’ai plus jamais eu de contact avec cette école, sauf lorsque j’ai écrit pour demander un certificat nécessaire à la validation de mon année. Et je fus surpris de recevoir une lettre somme toute assez chaleureuse de la part du Principal ; six ans plus tard j’ai pu me rendre compte au ton de sa lettre que j’avais été bien apprécié.
Et ce n’est pas fini…
Deuxième expérience de vie en Grande-Bretagne : je passais d’un comté rural et traditionnel des Midlands à un comté catholique du nord-ouest de l’Angleterre et dans la ville la plus catholique de ce comté. Je crois que maintenant elle est devenue une ville musulmane (à vérifier). L’école aussi était différente : au lieu d’une « anglican boarding grammar school », j’allais découvrir une « roman catholic day secondary school », c'est-à-dire que d’une école sélective qui conduisait au bac, je tombais sur un collège non sélectif qui s’arrêtait à la fin de la seconde (5th form) avec un examen final qui était les « O’levels » (pour « niveau ordinaire », et la fin des études pour un grand nombre d’élèves, surtout ceux issus des milieux défavorisés.
J’ai eu l’occasion de pratiquer l’internat car, à partir du deuxième trimestre, le Directeur m’a proposé d’être logé, nourri, blanchi gratis en échange d’une à deux nuits de service par semaine. Grâce à cette aubaine j’ai pu faire de sérieuses économies, et comme nous étions trois jeunes célibataires à nous partager la tâche, il y avait toujours moyen de s’arranger si on avait calculé de sortir une nuit de service.
Ce gros bourg d’un comté rural des Midlands comportait deux écoles secondaires, une de garçons et une de filles. Bien entendu j’étais affecté sur l’écoles des garçons : Adams’ Grammar School. Il s’agissait d’une école semi-privée, en anglais : « volontary aided » qui, comme une demi-douzaine d’autres, appartenait à la guilde des merciers (haberdashers). L’enseignement y était gratuit, mais les parents, par exemple, avaient payé la piscine et le bloc scientifique. La majorité des élèves étaient internes et certains ne rentraient chez eux qu’aux petites vacances. Beaucoup d’enseignants venaient d’Oxbridge, c'est-à-dire les deux grandes universités anglaises.