L’année 2025 est encore une période difficile pour de très nombreux Français. C’est l’enseignement principal du 19e.baromètre de la pauvreté et de la précarité réalisé par Ipsos pour le Secours populaire français. Chaque année depuis 2007, ce questionnaire livre un état des lieux des difficultés, des privations et de la vulnérabilité sociale des Français.
La nouvelle édition du baromètre témoigne d’une situation sociale qui demeure très préoccupante. Malgré la pause marquée par l’inflation, qui a permis à une partie de la population de reprendre son souffle, les Français continuent de souffrir en matière d’accès à l’alimentation, aux soins, aux loisirs. Il en découle que la santé mentale de ceux qui ont du mal à joindre les deux bouts reste très mal orientée.
Signe que la précarité se diffuse dans la société et s’ancre dans le quotidien, près de trois Français sur cinq connaissent un proche vivant une situation de pauvreté (57 %) ; que ce soit un membre de la famille, un ami ou une connaissance. La pauvreté monétaire – percevoir moins de 1 216 euros par mois pour une personne seule – frappe en particulier les femmes qui élèvent seules leurs enfants, et les chômeurs, comme l’a établi l’Insee. Sa dernière étude sur la question note que l’inflation avait fait gonfler, en 2023, les chiffres de la pauvreté à un niveau record depuis 1996. Un phénomène sur lequel les associations de solidarité alertaient depuis plusieurs années, et continuent de le faire.
Dans ces conditions, il est compréhensible que les Français restent inquiets : un tiers d’entre eux estime qu’il existe un risque « important », voire « très important » de basculer dans la précarité « dans les prochains mois ». Cette inquiétude s’explique par la crainte que leur capacité financière, leur épargne, soient insuffisantes pour faire face à un impondérable, comme une augmentation du prix des carburants ou la nécessité de venir en aide à un membre de la famille. La crainte d’une dépense imprévue – la chaudière qui tombe en panne, réparer la voiture après un accident ou des lunettes à changer – est douloureusement ressentie par une proportion toujours aussi importante de répondants (59 %) depuis la précédente édition du baromètre.
Ce type de préoccupations illustre la vulnérabilité économique d’une grande partie de la population. Celle-ci vit au jour le jour avec l’angoisse de ce que peuvent apporter les lendemains qui déchantent. Vivre sur le qui-vive est néfaste pour la santé mentale. Celle-ci se dégrade parmi les personnes ayant du mal à boucler leur budget : 74 % se disent « tristes, déprimées ou désespérées ». C’est 2 % de plus que l’année précédente. Les privations permanentes pèsent encore plus cruellement sur le psychisme des parents qui ont répondu au baromètre : un sur deux (49 %) confie se sentir coupable de ne pas pouvoir offrir à ses enfants ce qui leur fait envie.
Une situation qui se retrouve souvent puisque 20 % des enfants vivent officiellement dans une famille confrontée à la pauvreté. Ce n’est pas pour rien qu’une personne aidée sur trois par le Secours populaire est un enfant. Une partie importante du temps de bénévolat est consacrée à prodiguer un suivi scolaire, une aide matérielle et alimentaire, à favoriser la pratique d’un sport, ainsi que l’accès à la culture et aux loisirs.
La pauvreté se traduit toujours par des privations. Si la pause mesurée dans l’inflation générale a permis à des catégories de la population de reprendre leur souffle, les difficultés rencontrées restent élevées pour de très nombreux Français dans des domaines essentiels. Ainsi, près de la moitié d’entre eux (45 %) n’a pas pu facilement « payer certains actes médicaux mal remboursés par la Sécurité sociale ». De même, les contraintes en matière d’alimentation ont continué à augmenter : près d’un tiers des personnes interrogées (31 %) a eu du mal à se « procurer une alimentation saine » leur permettant « de faire 3 repas par jour ». C’est 1 point de plus que l’année précédente.
Un niveau de privation qui explique que dans certains libres-services alimentaires du Secours populaire, les bénévoles ont vu affluer jusqu’à 40 % de demandes supplémentaires. Ils ont aussi multiplié les initiatives pour proposer une alimentation de qualité, notamment via des jardins solidaires, des ateliers nutrition ou des partenariats avec des producteurs locaux bio.
Moins souvent évoquée dans le débat public que les privations de biens vitaux, la limitation, voire le renoncement, aux loisirs est pourtant très répandue. Près des deux tiers des personnes ayant participé au baromètre (64 %) déclarent avoir été, cette année encore, dans l’incapacité financière de faire des sorties ou de profiter de loisirs en famille. Pour les sorties les plus onéreuses, comme le cinéma ou le restaurant, pas moins de 60 % des personnes ont dû y renoncer. Et encore plus de la moitié de la population (56 %) a même dû restreindre ses déplacements, en voiture mais aussi en transports en commun.
À travers ces éléments, le baromètre dépasse la focalisation sur les besoins vitaux et illustre aussi des privations moins visibles car elles portent sur des besoins souvent jugés non essentiels, comme les déplacements ou les loisirs. La pauvreté n’est, en effet, pas seulement le fait d’être privé de tout, d’être contraint d’avoir une calculette dans la tête, c’est aussi pour un individu ou un groupe l’impossibilité de prendre toute la place qui lui revient dans la société, comme l’a souligné le Conseil national des politiques de lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale (CNLE).
C’est pourquoi l’aide alimentaire et matérielle d’urgence est organisée comme une porte d’entrée vers un accompagnement plus large parce qu’il paraît inconcevable aux yeux de ses bénévoles d’« accepter que la partie la plus pauvre de la population soit privée de ces biens communs qui participent de la citoyenneté, de l’autonomie ».
Ce refus de la résignation est d’autant plus important à cultiver que, par rapport à la génération de leurs parents, les Français ont de plus en plus le sentiment d’être confrontés à une dégradation de leur accès à l’emploi (59 %, + 2 points), à la santé (50 %, + 1), à un logement décent (46 %, + 2) et aux vacances (45 %, + 3). Ce déclassement social perçu par la moitié de la population est lourd de menaces, de colère et de rejet de l’autre. Heureusement, la solidarité est privilégiée, du moins pour le moment. Le dernier enseignement de ce baromètre est que, dans ce panorama sombre, les Français sont toujours aussi nombreux à souhaiter participer à la grande chaîne de l’entraide : près d’un sur deux (48 %) se dit « prêt à consacrer du temps à une association de solidarité » et à permettre à chacun de participer pleinement à la société.
Eh bien Macron, le ruissellement c’est pour quand ?
Et ce n’est pas fini...