La santé n’est pas un marché , le seul profit légitime est celui du service médical rendu
In Le Monde du 14 octobre 2026
A la Libération, la promesse du programme d’action « Les Jours heureux » du Conseil national de la Résistance semblait possible. Il s’accompagna, dès 1945, de la création de la Sécurité sociale, d’un programme de reconstruction des hôpitaux, de recherche médicale, de grandes campagnes de vaccination et de bien d’autres dispositions.
Possible, mais précaire, car le système de santé qui était au cœur de ce programme reposa d’emblée sur des équilibres mal établis entre secteurs privé et public, hôpital et ville, soins et prévention, et, surtout, entre dépenses et recettes. Les « trente glorieuses » permirent au système de santé de fonctionner.
Puis vinrent, à compter des années 1970, plus d’un demi-siècle de crises économiques, financières, démographiques – baisse de la natalité et vieillissement de la population – tant pour le système de santé que pour les politiques publiques en général. Le tout s’est progressivement transformé en crise politique majeure, telle que nous la connaissons aujourd’hui.
Pour maintenir le système, au gré d’une évolution scientifique et technologique fulgurante et coûteuse, les cinquante dernières années furent donc celles de la pose, à chaque budget, de nouvelles rustines sur la coque du navire. A ce rythme, vient un moment où les rustines cèdent et où à la lente dérive succède le risque de naufrage. Nous en sommes là.
Que voulons-nous aujourd’hui ? L’accès de tous à des soins de qualité, partout. Il faut d’abord se donner des objectifs et, par gros temps, tenir le cap : le juste soin, au bon moment, au bon endroit, au meilleur de ce que la science indique et sans injustice. Pour y parvenir, il est nécessaire de mettre en œuvre cet adage [inspiré des mots de Louis Blanc (1811-1882), qui fut journaliste et député de la IIIe République] : « De chacun selon ses moyens, à chacun selon ses besoins. »
Le pouvons-nous ? Oui, car les moyens financiers nécessaires ne sont pas qu’une question de dépenses. C’est aussi une question de recettes démocratiquement décidées en vue d’être redistribuées. La santé n’est pas un marché, le seul profit légitime est celui du service médical rendu. Nous le pouvons à la condition d’une rupture radicale avec un monde à bout de souffle que dominent quatre immenses problèmes liés les uns aux autres.
La ruine du système de santé a été provoquée par l’introduction dans son fonctionnement d’un capitalisme ultralibéral à la recherche de toujours plus de profits par l’expansion continue de ses marchés. Depuis le XIXe siècle, la marchandisation de la santé a touché presque tous les segments du système. Certains secteurs ont été délaissés : ceux qui se prêtent mal à la production normalisée (et donc à une fixation aisée des tarifs) et ceux qui ne rapportent pas à court terme. Ainsi s’explique le délaissement progressif de l’examen clinique et de l’attention accordée au patient, la faiblesse de la prévention et, en contrepartie (largement pour rassurer le malade), la surprescription d’examens biologiques, d’imageries médicales et de médicaments. Il faut empêcher le marché d’envahir plus longtemps le monde de la santé. C’est une question de choix.
Cette lutte passe aussi par un renforcement considérable de la recherche. Lutter, c’est aussi réindustrialiser, produire ici la technique et les médicaments dont la santé a besoin. Produire plus ici a aussi pour effet d’augmenter mécaniquement la masse des cotisations et permettre, sans déficits, de financer plus facilement le système que nous voulons. Politiquement, c’est un libre projet de bien-être collectif, démocratiquement discuté et choisi, puis adapté en temps réel.
La relation humaine entre soignants et soignés s’est dégradée. Les raisons en sont plurielles, au premier rang desquelles l’injonction institutionnelle de production d’actes médicaux tarifés. Les écrans et la technique ont pris place à la table du colloque singulier. Ils absorbent parfois entièrement le médecin, qui ne regarde plus guère le patient. Les patients s’en plaignent de plus en plus. Les médecins le regrettent et éprouvent une crise de sens de leur métier. Cette dérive est d’autant plus profonde que, fondée sur le recours à la technique, elle a créé un marché du matériel médical créant des dépendances, car il est plus facile d’attribuer des tarifs à des choses techniques qu’à la qualité d’une relation humaine entre deux êtres. La technique est un puissant facteur de concentration de l’offre de santé, devenue nécessairement une recherche de profits, et qui explique largement la formation des déserts médicaux.
Il faut accepter que la santé soit un élément de notre écosystème dans toutes ses dimensions. Les grandes questions sociétales doivent être prises à bras-le-corps pour espérer une prévention efficace, comme le tabac l’est pour le cancer du poumon : changement climatique, polluants, qualité de la nourriture, conditions socio-économiques défavorables sont autant d’éléments potentiellement pathogènes qui entraînent d’ores et déjà nombre de morts et de malades.
Enfin, le dernier défi majeur est l’intelligence artificielle (IA). Ce qui pose problème n’est pas l’IA en soi, mais la capture de ce qui est un progrès scientifique et technique par les marchés financiers. Dans le domaine de la santé, l’IA doit être un bien commun, accessible à tous et scientifiquement validé, si nous voulons bénéficier de ses bienfaits comme nous le faisons encore des travaux de Thalès, Pythagore et Euclide, qui ont tant contribué à l’égalité humaine et à la démocratie par leur accès universel.
Pour chacun de ces quatre points centraux, il faudra mettre en œuvre une transformation profonde de notre système de santé. Sa cible devra être la pertinence des soins. Un seul principe d’action sera nécessaire : affirmer que la santé n’est pas un marché, en tirer toutes les conséquences pour son financement et accepter d’en discuter, ensemble, tous les enjeux.
Et ce n’est pas fini...
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