Avant de s’intéresser au Groenland, quand les États-Unis convoitaient Saint-Pierre-et-Miquelon
In La Croix du 22 janvier 2026 (extraits)
Le sort de Saint-Pierre-et-Miquelon suscite des inquiétudes. Dans une lettre à Emmanuel MACRON consultée par l’AFP mercredi 21 janvier, la sénatrice Annick GIRARDIN alerte sur un « abandon manifeste » de la souveraineté française sur ce territoire situé au large de Terre-Neuve.
L’ancienne ministre des outre-mer révèle qu’une partie de l’espace aérien tricolore situé au-dessus de l’archipel pourrait être confiée au Canada « pour des motifs présentés comme essentiellement administratifs et techniques ». Une telle décision enverrait « un signal incompréhensible » de « renoncement de la France à l’exercice plein de ses droits souverains dans la zone », dénonce l’élue.
À l’heure où Donald TRUMP ne cesse d’afficher son intérêt pour le Groenland, la décision française a de quoi surprendre. Saint-Pierre-et-Miquelon ne se situe qu’à quelques centaines de kilomètres du territoire autonome danois, et bénéficie d’un statut similaire. Surtout, l’unique territoire français d’Amérique du Nord a déjà suscité les convoitises de Washington.
Jean-Noël BARROT a rappelé cet épisode de la Seconde Guerre mondiale lors d’un discours à l’Institut de France, lundi 19 janvier. Le ministre des affaires étrangères a salué « le courage de l’amiral Muselier, envoyé par le général de Gaulle en 1941 pour protéger Saint-Pierre-et-Miquelon contre l’appétit des États-Unis de Roosevelt qui menaçaient de s’en emparer pour des questions de sécurité nationale ».
À l’époque, le continent américain vient de basculer dans la guerre avec l’attaque du Japon sur Pearl Harbor, le 7 décembre 1941. L’archipel français, alors sous l’autorité du gouvernement de Vichy, intéresse Washington : le territoire constitue un avant-poste stratégique à l’entrée du Saint-Laurent, et abrite une station des câbles télégraphiques traversant l’Atlantique.
Dans la nuit du 24 décembre 1941, « l’amiral Muselier reprit le contrôle de l’archipel – qui fut le premier territoire libéré par la France libre – à la faveur d’une manœuvre militaire entrée dans les annales », a souligné Jean-Noël BARROT dans son discours. En pleine nuit de Noël, trois navires ornés de croix de Lorraine débarquent dans le port de Saint-Pierre-et-Miquelon. Les Forces françaises libres parviennent à prendre le contrôle du territoire en seulement quelques heures, et sans tirer un coup de feu.
Dans la foulée, l’amiral Muselier organise un référendum demandant aux électeurs s’ils veulent se rallier à la Résistance ou rejoindre les forces de l’Axe. La première option recueille 98 % des suffrages exprimés. Sur le territoire, les Forces françaises libres ne font toutefois pas l’unanimité : le préfet apostolique, Mgr Poisson, les considère comme des forces d’occupation, tandis que certains voient d’un mauvais œil l’arrestation de notables locaux pour des motifs indéterminés.
Mais c’est à l’étranger que le débarquement à Saint-Pierre-et-Miquelon suscite les critiques les plus virulentes. Fidèles à la doctrine Monroe, les Américains ne supportent pas d’être contestés dans leur zone d’influence par les Européens, même lorsqu’il s’agit des Alliés. Le président Roosevelt rappelle d’urgence son secrétaire d’État, Cordell HULL, et fait publier un communiqué pointant du doigt les « so-called free French ships » (les navires français soi-disant libres).
Pas de quoi effrayer Charles de Gaulle. À Londres, le général se montre intransigeant, rappelle l’essayiste Raphaël LLORCA, interrogé par Le Figaro : « Dans ses Mémoires, il rapporte un échange avec Anthony EDEN. Le ministre britannique l’informe que les Américains envisagent d’envoyer trois destroyers dans les eaux territoriales de l’archipel. De Gaulle répond : “S’ils franchissent la limite, nos navires feront les sommations d’usage.” Eden : “Et s’ils passent outre ?”. De Gaulle : “Ce serait un grand malheur, mais les nôtres devraient tirer” ».
Grâce au référendum ayant donné aux Forces françaises libres une légitimité démocratique, le général parvient à défendre le petit archipel face aux appétits américains. « Et, de fait, Saint-Pierre-et-Miquelon resta un territoire français et le restera toujours », a résumé Jean-Noël BARROT lors de son discours du 19 janvier, avant de conclure son anecdote ainsi : « Toute ressemblance avec des personnes ou des faits existants ne saurait être que fortuite… ».
Et ce n’est pas fini...
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